Simon Hanselmann à la galerie Martel

Né en Tasmanie, l’arrière-cour de l’Australie, dans un milieu peu ordinaire, Simon Hanselman s’est taillé une place unique au sein des comics indépendants anglosaxons. Ses situations auraient fait tourner de l’œil l’underground des années 70, mais la fraîcheur de son dessin fait splendidement passer la pilule. Un univers à ne pas rater.

Dans une maison de banlieue à pleurer, un couple. La sorcière Megg, peau verte, cheveux roux, jambes poilues, en dépression profonde. Son amant, Mogg, environ cinq ans, soit 38 ans à l’échelle humaine, puisque c’est un chat. Replet, jouisseur, faux-cul, Mogg est porté sur l’analingus. Couchée sur le ventre, Megg le subit en lisant un magazine et en tirant sur son joint. Herbe, poudre, comprimés et tableau B, le chat et la sorcière sont deux défoncés multicarburants. Ils ont les yeux rouges d’un bout à l’autre de leurs albums.

Troisième élément du couple : Owl. Un grand hibou dadais qui assure deux fonctions. D’abord, travailler pour payer le loyer de la coloc’, ranger et nettoyer. Ensuite, garantir la cohésion de Megg et Mogg : il est leur souffre-douleur. Torturer le hibou par des blagues dégoûtantes est leur projet commun. La moins irracontable ? Lui faire boire un cocktail Golden Sailor – rhum et urine. Et s’il n’y avait que ça… Le Poil de carotte de Jules Renard est loin derrière. Le 4ème acteur de l’histoire s’appelle Werewolf Jones, dit WWJ – Dupont Loup-Garou, si l’on veut. Rien ne l’arrête. Quand il est passé chez vous, les taches biologiques éclaboussent jusqu’au plafond, et Owl doit acheter sur Amazon un détecteur ultra-violet pour les repérer. Handicapé côté empathie mais capable de flashes d’affection et de sincérité absolues, WWJ est paradoxalement le plus humain et le plus douloureux du gang. La preuve : l’auteur l’a déjà fait mourir d’overdose, et n’hésiterait pas à recommencer.

Donc, Megg, Mogg & Owl. Les Pieds-nickelés du 3ème millénaire. Les Freak Brothers post-grunge. Pour faire d’eux en peu d’années des piliers du nouveau comix underground, il fallait un auteur, un vrai, capable de puiser sans anesthésie dans sa propre vie. « J’ai fait tout ça depuis le cul de la terre, défoncé comme une putain, triste comme l’enfer », dit Simon Hanselmann. En effet. Il est né et a grandi au cul de la terre : en Tasmanie, la grande île morne au sud du continent australien. L’un de ces non-endroits qui vous poussent à partir et à créer, comme le Charleville d’Arthur Rimbaud. Un père biker qui prend vite la route sans retour, une mère à la morphine. À deux ans, on lui fait essayer par jeu la lingerie de sa tante. L’expérience, dit-il, le marquera à vie – au point qu’aujourd’hui, le cross-dressing, le fait de s’habiller à la façon de l’autre sexe, est l’une de ses marques. Quand ça lui chante, Hanselmann porte une perruque auburn qui lui fait la tête de la sorcière Megg. Et son maquillage, avec ses fausses taches de rousseur, est un bouclier qui le protège du monde extérieur. Guillaume et Damien, créateurs de Misma et éditeurs français de Simon Hanselmann, ajoutent : « En temps normal, c’est un type très cool, facile à vivre, timide et réservé. Mais lorsqu’il est maquillé et habillé en femme, il prend une assurance incroyable. »

La mère de Simon est toxico ? La mère de Megg aussi. Dans un album à paraître, encore plus autobiographique que les précédents, la sorcière retournera voir sa mère et sa grand- mère pour explorer leurs relations. Entre l’œuvre et la vie de l’auteur, la circulation est incessante. C’est sur la mort d’un ami de sa mère qu’il a calqué celle de Werewolf Jones. L’une des « blagues » perpétrées sur Owl par le trio infernal consiste à feindre de le violer le soir de son anniversaire : c’est arrivé à un ami de Hanselmann, musicien du groupe où il jouait.

Par quelle transmutation Hanselmann réussit-il à rendre savoureux et digeste un matériau aussi lourd ? Simplement par son regard. Charles Bukowski ou Raymond Carver ont fait de même, colorant de poésie ou de drôlerie leur propres traumatismes. Et Hanselmann a pour lui l’avantage du double langage : son dessin léger pourrait illustrer des histoires pour enfant. Il désamorce ce qui, réduit aux mots, serait insupportable. Et puis, cet artiste-là laisse peu de choses au hasard : « Travailleur acharné, il passe son temps à dessiner », disent les deux créateurs de Misma. « Pour la réalisation, ce sont des journées de 15 heures, durant deux ou trois mois. Et comme il travaille sur une table basse, assis sur un coussin, il a des courbatures. Son grand plaisir, c’est la mise en couleurs. »

Simon Hanselmann a 36 ans. Il vit à Seattle, avec sa compagne Jacq Cohen – responsable publicité et presse chez Fantagraphics, son éditeur américain –, leur bouledogue borgne Wanda-One-Eye et trois ou quatre lapins.

François Landon

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