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Benoît Peeters – Question pour une histoire: naissances, renaissances, reconnaissances.

Benoît Peeters propose en cette année 2017/2018 un séminaire par mois, portant sur la bande dessinée et son histoire au musée des arts et métiers. Chaque conférence dure une heure et est prolongée par une discussion.

Peeters introduit  son colloque  avec la thématique suivante : « Question pour une histoire : naissances, renaissances, reconnaissances. »

C’est donc tout naturellement qu’il débute son exposé en parlant de la première grande exposition d’ampleur sur la bande dessinée de 1967, Bande dessinée et figuration narrative. Elle marque à la fois le début de la bédéphilie et marque un tournant dans l’histoire de la bande dessinée. Cette manifestation artistique parvient rapidement à trouver son public tout en créant un écho médiatique important. Placée dans le musée des arts décoratifs de Paris, la BD parvient enfin à une plus grande reconnaissance et au statut d’œuvre artistique. L’exposition fut accompagnée d’un catalogue d’exposition conséquent, retraçant l’évolution et l’histoire du 9e art.

Le moment était en effet propice, le succès grandissant de la série Astérix attirait des médias non spécialisés. Uderzo et Goscinny avaient pourtant produit d’autres séries, abondantes et diverses, mais Astérix a le don de rassembler plusieurs générations de lecteurs. C’est donc en 1966 que L’express consacre une couverture au gaulois, et souligne le phénomène, la bande dessinée sort alors de son cadre. L’article ose la comparaison avec Tintin et place Astérix comme étant un renouvellement du genre. L’article ne plaît évidemment pas à Hergé, qui reprend alors la plume pour réaliser Vol 714 pour Sydney afin de prouver qu’il est toujours dans la course. En effet, le dernier album de Tintin n’est autre que Les bijoux de la Castafiore datant de 1963. Les albums d’Astérix quant à eux, paraissent à une fréquence de deux par an. Malgré son envie de recréer le style du père de Tintin est en déclin et ses personnages sont caricaturaux. Bien que l’album connu du succès, une page se tourne.

Au même moment Edgar P. Jacobs ne triomphe également plus, ses univers deviennent trop obscurs pour les lecteurs. Son dixième album, L’affaire du collier revient à une histoire plus basique. Graphiquement le style n’est plus vraiment le même et perd en qualité, l’artiste doit même être aidé par le dessinateur Forton pour certaines planches.

A la même période, cela ne va guère mieux pour le Journal de Spirou. Pour ses albums QRN sur Bretzelburg ou encore Panade à Champignac, Franquin s’arrête fréquemment de produire et n’arrive pas à terminer ses planches ni à conclure ses albums.

Une évolution se fait sentir chez Jean Gireau qui s’affranchit du style de Jijé dans son style western. Egalement l’arrivée de Valérian création de Mézières et Christin, œuvre qui marque un devenir de la bande dessinée. Mais c’est surtout Lone Sloane, œuvre de Philippe Druillet qui marque l’arrivée de la bande dessinée pour adultes. Quelque chose devient alors possible.

Puis c’est en 1968 que le style bouge radicalement quand le professeur Choron fait revenir Hara-Kiri. La BD n’est certes pas au cœur du journal, mais ce sont les  débuts de Moebius et de la bande dessinée Pop. Leur univers donne à voir une bédé adulte et sexualisé. Notamment avec Barbarella par Jean Claude Forest, comme figure de proue, dont le physique et le fort tempérament ouvre le chemin vers une forme de nouvelle du 9e art.

A la même période, Peyo crée la Schtroumpfette. Le personnage prend une tournure spécifique dans le milieu féministe au travers du « Syndrome de la Schtroumpfette ». Elle est en effet la seule incarnation féminine dans un univers exclusivement masculin, mais elle est également dépourvue, contrairement à ses compagnons de toute personnalité et n’est définie que par son genre et n’est représentée que de façon stéréotypée. Mais d’autres figures de la femme deviennent marquantes, comme Valentina de l’italien Guido Crepax. L’héroïne secoue la bande dessinée et l’image de la femme.

L’impact de la production italienne

On remarque à cette période que la BD italienne, est absorbée par le champ francophone. Tandis que vers la fin des années 60, elle était alors à l’avant-garde si bien qu’elle secouait la création française. Notamment avec l’apparition de Corto Maltese. Une création italienne qui s’impose très rapidement en France. L’auteur, Hugo Pratt n’a pas vraiment puisé son style dans une tradition particulière mais bien dans plusieurs. C’est en Argentine qu’il développe son trait.

L’Italie est donc à la pointe, et compte parmi ses périodiques une importante revue, Linus, qui va entre autres servir de modèle à Charlie Mensuel. C’est aussi grâce au magazine que les Peanuts arrivent en Italie.

Toujours pour souligner l’importance de l’Italie, c’est le grand Umberto Eco qui est l’un des premiers à introduire un discours sur la bande dessinée dans le milieu scientifique. Puis en 1965 est créer le salon de Bordighera. En comprenant une traduction en français et en anglais, l’affiche inscrit le salon dans une perspective de rayonnement international. Le festival eut un véritable succès, puis est déplacé dès l’année suivante à Lucca.

Le processus de légitimation en marche

En France, les premiers mouvements de bédéphilie apparaissent avec le périodique Giff-Wiff qui traduit les strips américain de l’entre-deux-guerres. L’âge d’or de la bande dessinée y est célébré.

On compte alors dans les premiers amoureux de la BD Alain Resnais, célèbre réalisateur. Il fut l’un des premiers acteurs de sa reconnaissance culturelle en France. On trouve également son ami Francis Lacassin, tous deux membres du CELEG depuis 1962.

Toujours dans cette première vague de revue d’étude de la bande dessinée, Phénix célèbre la tradition française. C’est notamment l’équipe de rédacteurs, dirigée par Pierre Couperie qui produit l’exposition Bande dessinée et figuration narrative.

L’exposition proposait principalement des agrandissements de planches appréciées du grand public. Cependant, elle donnait une définition étrange de la BD qu’elle traduisait comme étant une figuration narrative. Un problème survient dès cette première exposition, celui du syndrome de la peinture ou plutôt de la justification par la peinture. Une idée que l’on retrouve encore dans les expositions aujourd’hui, les curateurs ont mauvaises consciences à ne présenter que des planches et s’obligent à présenter des peintures.

Un véritable mouvement pictural se met en place avec des artistes comme Erró, dont l’influence est considérable, ou encore Roy Lichtenstein, grand maitre du Pop Art. Lichtenstein crée un rapport anecdotique avec les cases grâce à ses agrandissements. Sa production ne fait pas l’unanimité, car s’il y a encensement il y a également dégoût et rejet de la part de certains spécialistes. Les images utilisées par l’artiste ne représenteraient rien. Les sélections de Lichtenstein sont pourtant remarquables et chacune des cases choisies dénote d’une composition particulière. Il joue sur l’ambivalence entre une case produite avec une impression de mauvaise qualité, sur papier jetable, vendu quelques centimes et une autre de grande dimension, réalisé dans des matériaux nobles pour finalement être exposée en galerie et être vendue onéreusement.

Vers 1969, la désignation 9e Art apparaît ainsi que les ouvrages significatifs pour la reconnaissance du médium. En 1966, Evelyne Sullerot écrit Bande dessinée et culture, qui a le mérite de servir de socle commun aux ouvrages qui suivront. En 1967 est publié : Les chefs d’œuvres de la bande dessinée. L’ouvrage met en avant les cultures parallèles de la bande dessinée. Cette diversité se fait notamment ressentir sur la couverture. Dans son ouvrage La bande dessinée, histoire des histoires en images de la préhistoire à nos jours, Gérard Blanchard cherche les racines de la BD qu’il fait remonter à la grotte de Lascaux, aux fresques égyptiennes ou encore à la tapisserie de Bayeux. Il considère cette dernière une proto-bande dessinée, lui donnant de la légitimité dans l’histoire de l’art. Il désigne également la première bande dessinée comme étant The Yellow kid par Outcault. L’image y est pourtant encore très dépendante du texte, mais une planche est notamment très commentée, laissant apparaître l’apparition des bulles. Précédemment le texte était présenté sur le T-shirt du gamin des rues. Puis dès 1895, ce procédé se développe dans la bande dessinée américaine.

En 1969, alors qu’il n’est encore que lycéen, Jacques Glénat, crée un fanzine du nom de Schtroumpf. Puis petit à petit la revue évolue en Les cahiers de la bande dessinée. Il devient par la suite éditeur et la bande dessinée est alors un support de presse important.

Le chemin vers une reconnaissance de la BD est également marquée par le premier festival d’Angoulême de 1974, qui prit rapidement de l’ampleur. La première affiche met en avant Hugo Pratt, et démontre ainsi la place toujours très forte de l’Italie.

Une pleine reconnaissance est notamment possible grâce à des grands noms comme, celui du journaliste Numa Sadoul. Il va faire le trait d’union entre les différents styles et univers de la bande dessinée. Le spécialiste, Thierry Groensteen, analyse l’esthétique et apporte un discours érudit. Il va notamment reprendre Les cahiers de la bande dessinée. Vient également Pierre Horay, et son écrit Histoire mondiale de la bande dessinée. Il y célèbre principalement Outcault et la BD américaine. Son ouvrage démontre qu’on ne perçoit pas la BD d’un point de vue mondiale. La tendance se fait toujours par pays. Cette vision est toutefois très trompeuse, chaque pays se nourrit des créations des autres. Certains spécialistes viennent également du monde universitaire comme David Kunzle, qui se penche également sur la proto-bande dessinée. Il étudie notamment la base de la séquentialité, dans les enluminures médiévales.

Des origines plutôt européennes 

Alors que de nombreux spécialistes font coïncider la naissance de la BD avec celle du Yellow Kid, de plus en plus, les recherches amènent Rodolphe Töpffer, à être reconnu comme en étant à son origine. Son travail n’est évidemment pas d’une invention technologique, ce n’est pas brevetable, mais il crée quelque chose de fondamentalement différent en entrelaçant le texte et l’image. Il était d’ailleurs véritablement conscient de créer quelque chose de nouveau et avait la volonté de le diffuser. Töpffer procédait par l’autographie, une variante de la lithographie, mais qui lui permettant de dessiner à l’endroit. Ses créations se sont énormément exportées jusqu’à être copiées par des artistes comme Cham ou encore Doré. Soutenu par Goethe, il est le premier à intégrer la BD dans la presse. C’est par ce procédé qu’il est rapidement traduit aux Etats-Unis, ce qui explique notamment son importante influence.

Durant tout le XIXème siècle, la bande dessinée eut des pratiques diverses, et fut utilisée de façon très libre.

Voir notamment le site : Topfferiana

En 1990, le MOMA de New York organise High & Low : modern art and popular culture, dans laquelle la bande dessinée occupe une place importante. Puis arrivent partout dans le monde des musées spécialisés, comme le musée Billy Ireland Cartoon, le musée international du manga de Kyoto, le musée Osamu Tezuka au Japon, le musée Charles M. Schulz ou encore le Musée Hergé en Belgique…

Quelle est donc l’histoire de la bande dessinée ? Une histoire qui continue à s’écrire et à se réinventer.

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